Daniel COHEN, Le Trésor familier des rythmes ; Le Miroir et ses portes ; L’Argent, sa corde et l’Écrivain,  éditions Orizons, 2018

 

Dès le titre de chaque ouvrage — Le Trésor familier des rythmes ; Le Miroir et ses portes ; L’Argent, sa corde et l’Écrivain — l’écrivain se montre effectivement « familier» du « trésor profond des correspondances, [de] l’accord intime des couleurs, [du] souvenir du rythme antérieur, et [de] la science mystérieuse du Verbe » d’où naîtra « la seule lucidité ». Par cette référence à la Symphonie littéraire de Mallarmé, Daniel Cohen réitère la question essentielle : « Maintenant qu’écrire ? ». Car il s’agit bien, dans ce réseau complexe des perceptions et des réminiscences, dans la capacité d’une observation tendue jusqu’à l’acuité et, nous l’avons vu, jusqu’à la lucidité, de créer, presque de saisir au vif, le matériau qui en résulte dans le hic et nunc pour le transformer. Mais jamais l’interrogation ne sera abandonnée — l’évincer ou la croire acquise une fois pour toute, reviendrait à trahir le mouvement constant, vibrant et vital de l’écriture — et elle court tout au long de la trilogie.

Ne serait-il pas plus exact de parler de triptyque, un terme qui appartient au domaine des beaux-arts et souligne d’emblée le lien privilégié que l’auteur entretient avec les peintres ? Les trois livres donnent, en effet, au lecteur, cette idée d’une continuité, d’une intertextualité autant que celle d’une indépendance, les panneaux ouvrant-fermant, battement propre à entretenir l’éveil et la curiosité. Ils appellent aussi à regarder picturalement une écriture, à la sentir déployer la page et s’y déployer, à capter ses échos, d’un volet à un autre comme à l’intérieur même de chaque panneau, à sentir quasi physiquement l’effet des couleurs, des étoffes, des bruits, des feuillages, de la souplesse voire de l’élasticité étonnante des lieux, les jardins notamment qui établissent d’étranges résonances entre eux. Tout autant, auteur et lecteur se trouvent-ils traversés par le souffle des livres, stupéfaits de constater qu’aux jardins répondent les bibliothèques dans lesquelles on se promène aussi, sensibles à l’odeur comme à la teinte des couvertures, fascinés par les détails que Daniel Cohen nous prodigue sur telle ou telle édition. La palette fait même état d’une couleur propre à chaque auteur, « les bleus de Claudel, les blancs de Proust, les jaunes de Van Gogh sont des bleus, des blancs, des jaunes issus de leur quête et de leur lancée poétique », attestant une fois de plus du lien entre littérature et peinture. Ce faisant, il se pourrait que Daniel Cohen. précise la question posée par Stéphane Mallarmé à propos de l’écrire : « à quel degré de la Matière appartenons-nous ? — pourrions-nous suggérer « à quel moment »  ou « à quelle genèse voire « à quelle cosmogonie ? » — « Qu’y a-t-il de vrai dans notre dire ? », façon de dépasser le récit autobiographique pour « témoigner [avant tout] de la pulsation de l’écriture »,  ainsi que le note la quatrième de couverture du Trésor familier des rythmes.

Lire est donc, d’abord, une incitation à mieux voir et, par référence à l’icône souvent déclinée en triptyque, dont les yeux, ceux de Dieu dans le contexte particulier de cet Art, étaient peints en premier pour que l’artiste puisse se laisser guider par eux, il s’agit pour l’auteur d’être porté par le frémissement des lignes de la bibliothèque puis de celles des pages tout comme, enfant, il avait perçu celles, ondulatoires, du Sahara, avait rêvé de celles de la mer, monde pulsatile concomitant d’une mise en abyme, « œuvre dans le détail » indissociable d’une « Œuvre-monde ». Les écrivains, s’ils ne le guident, Daniel Cohen procédant plutôt, à l’instar de Nietzsche, « par contact fortuit, un livre feuilleté dans une librairie » ou par affinité élective, l’accompagnent, convoquant chez lui des sommets comme des abîmes dans son ressenti de lecteur, un même auteur pouvant constituer une référence absolue et, à d’autres moments de vie, provoquer le rejet. Ainsi parle-t-il dans Le Miroir et ses portes, d’un Proust-passion ou encore de Proust, l’énergique, d’un Gide, hasard d’une rencontre comme de Gide, l’indécis ; de même choisit-il d’évoquer Claudel « parce qu’on en parlait mal » ou usant « d’une plume rebondissante ». L’écrivain et éditeur Daniel Cohen manifeste, avant tout, de son étonnement renouvelé de lecteur, de « vivant », oserions-nous dire, à la fois heureux de constater combien chacun de ses romanciers tutélaires sont « si différents dans leur manière de rapporter le monde », et combien lui-même ne s’est jamais lassé de l’espace grouillant d’odeurs « de basilic ou de coriandre » connu à Colomb-Béchar, sa ville de naissance, retrouvé plus tard sur les marchés parisiens, excitant conjointement « nos papilles et nos yeux ». C’est dans cette jouissance que débute le processus de l’écriture, que le monde sensible, la poussée des légumes, la création du potager se doublent du monde revu et écrit. S’élabore une réflexion sur la création, esquissant dès les premières pages du Trésor familier des rythmes, le parallèle entre les Arts, « Il faut être peintre, par la connaissance des volumes et de tout l’abécédaire des couleurs », soulignant la finesse de l’observation dans le moindre de ses détails de même que la comparaison à un monde maritime plus vaste, ouvrant sur d’autres mondes que l’enfant pressentait : « rendre, au plus près cette mer vert-or. Les salades, les bottes de légumes, les radis avaient sous la lumière tamisée ce je ne sais quoi d’ombragé ou de tigré que l’on voit dans les palmeraies et les jardins à la même heure. »

Cependant, l’idée des rythmes, symptomatique du titre du premier volume, la notion de triptyque, accentuent, si l’on consent à une lecture plus subtile encore, le lien entre le pictural et le musical. Il faut alors considérer à travers ces trois titres, le jeu astucieux des minuscules et des majuscules — avec Trésor, Argent et Miroir — mettant en évidence les échos entre les mots, leurs miroitements, leurs points d’achoppement, significatifs autant que douloureux, ainsi entre Argent et Écrivain du second titre. Une autre particularité apparaît, celle de la lecture : effectivement, comment lire ces trois volumes ? De manière indépendante ? C’est possible. Les considérer comme un grand livre fédérateur, sorte de livre total ? Cela aussi est possible. Il serait peut-être recommandé de les aborder dans ces deux perspectives. Par ailleurs, si l’on scrute ces trois titres — les titres seuls — l’on perçoit davantage encore leur propre rythmique intérieure, amplifiée peut-être par la présence redoublée du « r ». Nous proposerions donc de les lire linéairement, chacun d’eux étant très imagé, créant un monde finalement illimité, les « rythmes » provoquant l’idée de diversité comme celle de répercussion, d’onde somme toute ininterrompue, « le Miroir » suggérant par ses reflets et « ses portes », une pluralité d’univers et de points de vue, la scansion ternaire de l’Argent, sa corde et l’écrivain, déroulant le destin paradoxal, difficile voire tragique d’un auteur inscrit dans une société matérialiste. Une lecture verticale voire en oblique, sautant pour ainsi dire d’un intitulé à un autre, ne semble pas non plus dépourvue de sens : « rythme » et « corde » appartenant tous deux à l’univers musical ; « Écrivain » renvoyant au « Miroir » de la société et de l’homme qu’il peut être ; « Trésor » et « Argent » résonnant pour questionner l’idée de richesse, la littérature dévoilant une profondeur d’analyse mais conduisant à une difficulté financière dans bien des cas.

Cette entité, voire ce monde à part entière, que paraît pouvoir constituer le mot, sa lente mais irrépressible homophonie, sa mutation de forme, de volume, de couleur, ainsi qu’il est possible de le sentir entre le cygne onirique auquel l’auteur fait allusion dans Le Trésor familier des rythmes, et une dizaine de pages plus loin « la forêt des signes », assurent la maturation du concret en l’abstrait, la modification au fil des pages du rythme, plus exactement du phrasé dont Daniel Cohen vient de traiter à propos de Malraux et de Flaubert. Si certaines feuilles de ce volume, sans doute grâce à l’allusion au cygne, m’ont rappelé le lied Auf dem Wasser zu singen, de Franz Schubert, évoquant le miroitement des vagues et le vacillement du bateau glissant tels des cygnes, déroulant le double paysage, lacustre et intérieur, il est frappant de constater certaines ruptures de rythme, constituées de phrases nominales, ou brèves voire lapidaires, souvent plus directement autobiographiques et provoquant de saisissants contrastes : « Je m’affalais sur le tapis rouge. / La lumière disparaissait ? »

Peut-être que cette scène, ce clair-obscur, cette chute tragique de chapitre, préfigure le pari contenu, entre autres, dans Le Miroir et ses portes : comment se tenir debout face à la double question de l’homosexualité et du judaïsme, deux mises en paria, deux mises à mort si l’on fait référence aux camps de concentration et, bien sûr, sans oublier que cette double question traverse notre actualité. La littérature — en tant que lecteur et en tant qu’auteur — fait-elle tenir debout ? Comment réagit-elle au cœur d’un tel questionnement, elle-même tenue pour décalée et mortifère ainsi que la décrit de manière incisive la quatrième de couverture de l’Argent, sa corde et l’Écrivain ? À partir de son monde qu’il étudie à la manière d’un Montaigne se peignant lui-même pour tenter de comprendre l’humanité, Daniel Cohen interroge ses trois auteurs (Proust, Gide, Claudel) à travers leurs propres expériences — dans leur liberté comme dans leur limite, dans leur intimité comme dans leur contexte socio-professionnel et familial — et c’est se mettre lui-même et poster son lecteur face à la psyché, à la fois ses leurres miroitants et le renvoi à son ipséité. Le je et le il qui alternent, bousculent les rythmes de narration, notamment dans Le Trésor familier des rythmes, renforcent la pertinence personnelle d’une telle question chez l’auteur tout comme elle élargit la réflexion, stipule la nécessité de demeurer dans le questionnement même s’il est difficile à vivre et à écrire. Ainsi, l’auteur nous signifie-t-il que le propre d’un livre n’est pas d’apporter à son lecteur une réponse ni de faire jaillir une érudition, même si les ouvrages de Daniel Cohen témoignent d’une vaste et fine culture. Il s’agit plutôt de connaissance embrassant le connais-toi toi-même, d’exploration, de paysages et de paysages intérieurs. Dans « voir » le paysage, il y a aussi « se voir » au sens où nous sommes enseignés par le lieu, par la convergence mémorielle de lieux associés à des tableaux, des musiques et des textes. Daniel Cohen ne travaille pas sur le motif — pas davantage sur ceux de l’homosexualité ou du judaïsme — mais sur la motivation, sur le désir, sur le mouvement traversier de l’Histoire comme de l’histoire personnelle, sur l’issue de la promenade et du jardin. Le motif ferait prendre le risque dont parle Robert Walser, « d’accumuler la matière, d’être le serviteur empressé d’une avidité inquiète » et par là même de tarir le rythme, de scléroser l’écriture dans un genre strict, celui de l’essai ou du roman. Car, à l’instar de la peintre Mechtilt, ne peut-on pas dire de ce livre, quelle que soit son apparence autobiographique, que sa « peinture [est néanmoins] détachée de ses liens. » ? Sans doute. Le style, au contraire, prend, surprend, vif, moderne et en même temps profondément soutenu par la familiarité avec les livres, ne cessant de relire / re-lyre, dans la double contrainte du savoir et de la création. Il serait possible d’imaginer — certaines ruptures de rythme ainsi que nous les avons évoquées, s’y prêtent — que c’est encore l’enfant qui écrit,  la part inaltérable de l’enfant chez un adulte qui a le courage de s’y confronter, d’un enfant qui revient sur ses propres traces, « à la lumière des existants » pour reprendre le très beau titre d’une des parties. La forêt des livres, celle, littéralement, du conte qui s’est formée autour de lui, a vivifié ce chemin du retour. Morcelé en apparence, ce triple texte fait preuve d’une grande unité et d’une étendue partagée entre luxuriance et rétraction. « D’un livre à l’autre — note judicieusement l’auteur — une vie se sédimente ». Si l’on doit encore se référer aux rythmes, ils symbolisent aussi le passage du privé au public et par là même présentent un hors-limite du genre tel qu’il est très sensible dans l’ouvrage L’Argent, sa corde et l’Écrivain où, effectivement, comme le signale la quatrième de couverture, l’écrivain est le personnage central de la discussion, Daniel Cohen, tout en faisant implicitement part de son « expérience d’écrivain », y convoque aussi, de manière magistrale son statut de lecteur et d’éditeur, ce qui lui permet, par ailleurs, de développer, notamment pour Le Trésor familier des rythmes, des notes d’une richesse inouïe qui constitueraient à elles seules un quatrième volume, sorte de texte, de scène off, de dialogue ininterrompu avec les auteurs dont certains lui furent proches.

Écrire, à l’instar de Jankélévitch cité au cours de ces notes, serait-ce : « [ ne pas manquer] votre unique matinée de printemps », sentir le prix de l’observation, d’une vastitude incluse dans le détail et, pour reprendre les propos de la Symphonie littéraire, vivre « une de ces matinées exceptionnelles où mon esprit, miraculeusement lavé des pâles crépuscules de la vie quotidienne, s’éveille » ? Il nous faut parler, à cet égard, du travail revigorant d’un Daniel Cohen dont on sent, en dépit de notations qui peuvent paraître crues sur la maladie, l’élan impulsé par la pensée, par l’exercice quotidien et lumineux de la pensée, par une inlassable mise en relation des faits, des êtres, des textes, créant une sorte de matériau unique, frais, revisité et renouvelé. Lorsqu’il présente le « Renvoi d’un miroir à l’autre : l’infini qu’il y a dans tout symbole. », nous ne pouvons, pour conclure cette note, que rappeler qu’immanquablement l’écrivain — tout écrivain — dans la boucle spiralée de sa pensée, revient à ses origines et en l’occurrence juives pour Daniel Cohen. Il ne se fixe pas au même point mais a élaboré un point élargi par sa pensée constante, à l’O de l’Origine — peut-être aussi de l’Oméga, dernière lettre de l’alphabet grec , ce même « O » que l’éditeur qu’est aussi Daniel Cohen a judicieusement placé dans le nom de ses éditions, Orizons s’écrivant avec un O et non avec le « H » attendu. La boucle se dessine donc bien de cette Origine étirée à l’(h)Orizon. De la même façon, le cercle dessiné par le « O », se fait le symbole de l’unité parfaite, entre le mesurable à l’intérieur du cercle et l’infini à l’extérieur du cercle, entre le connu et l’inconnu, cercle que la littérature entretient par ses rythmes et ses miroirs. Si dans l’Argent, la corde et l’Écrivain, la littérature ou la haine qu’elle inspire, fait office d’observatoire, aussi modeste semble-t-il, il est primordial de rappeler la citation de Flaubert choisie par l’auteur : « Ne lisez pas comme on fait des enfants, ni pour vous divertir, ou comme les ambitieux, pour s’instruire. Non, lisez pour vivre ! » Comment Daniel Cohen y fait écho ? Par une série de questions, simples mais provocatrices et dont la gradation même impulse un mouvement d’origine à (h)orizon, de vie à déclin, de possible à impossible : « Que seraient les hommes sans l’écriture ? Que serait un monde sans littérature, sans écrivains et sans lecteurs ? »

 

Chantal Danjou

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