image 1
image 2
image 3
image 4
image 5
image 6
image 7
image 8

Saint Jean

Biographie

Pour accueillir dans notre collection « Cardinales », un texte biblique, nous avons choisi, pour commencer, l’un des évangiles les plus aimés, celui de Jean. Nous offrons aux internautes quelques extraits de la postface du traducteur Antoine de Vial.

 

« Dieu est amour », écrira saint Jean dans sa première épître, en nous donnant sa clé du « monde ».

Jean l’évangéliste est à la fois un violent et un doux, un bosseur, un ambitieux, mais aussi un chercheur d’absolu situé à ce moment unique d’un peuple arrivé à la maturité de son « attente de Dieu ». Jean est un enfant de la mer de Galilée, enraciné dans cette vigilance d’Israël porteuse d’une promesse de Dieu qui va s’accomplir de façon surprenante. Jean est un homme de relation, impliqué dans une petite entreprise de famille, fils d’un père sans histoire, abîmé dans son métier, et d’une mère forte en gueule, attentive à la réussite de ses hommes.

Comme apôtre, Jean se montre aussi un être d’écoute, d’attention, de ferveur. Il parle l’araméen, lit les écritures en hébreu et, dans cette « Galilée, carrefour des nations », pratique un grec de nécessité, indispensable à tout homme jeune de quelque ambition.

Jean s’avère être un « fils du tonnerre » (surnom que lui donna Jésus lui-même), un caractère énergique, jusque dans l’amitié, dans le cercle très humain des apôtres qui connaît ses querelles, ses préséances, ses jalousies. (Aurions-nous tellement changé ?)

Jean fait partie des privilégiés montés sur la « montagne » où la voix du Père s’est fait entendre, témoin avec Pierre et Jacques (son frère) de la « transfigura­tion» de Jésus. À l’aube du jour de Pâques, les apôtres, enfermés par peur des Juifs, reçoivent de Marie-Madeleine l’annonce du tombeau vide. Pierre et Jean s’y rendent aussitôt.

Jean se montre le coureur le plus rapide, mais arrivé le premier, il attend et laisse, par respect, Pierre le précéder à l’intérieur du tombeau désormais vide, non sans avoir remarqué, après s’être déjà penché, l’ordre des linges pliés avec soin.

Il accueille d’emblée, en y pénétrant à son tour, la certitude de la résurrection de Jésus. L’homme-Dieu ne l’avait-il pas annoncé bien des fois ? La foi de Jean éclate à travers le « il vit et il crut » de son évangile.

Mystérieuse équation du divin que résume ce nom de Fils de l’homme dont Jésus fait usage dans les quatre évangiles en parlant de lui-même ; ce titre renvoie à « ce juge qui viendra sur les nuées du ciel à la fin des temps », au chapitre 7 du prophète Daniel pour proposer, en dernier ressort, à chacun de ceux qui l’auront accueilli ici-bas, de partager sa propre intimité avec le Père dans le souffle de l’Es­prit. Ceci n’est pas réservé à des « happy-few », mais concerne « chaque homme venant dans ce monde », donc beaucoup d’entre nous, si nous refusons de nous laisser enfermer dans nos savoirs.

Traduire le grec, au plus près, mais en respectant le génie du français, celui de Villon, Racine, Hugo, Rimbaud, Jules Renard, Guillevic, pour ne citer que des poètes et que des morts, telle aura été l’exigence qui a permis à cette traduction de voir le jour.

L’histoire de ce Jésus de Nazareth, le « rabbi » (le maître), mais aussi l’ami, déchire notre horizon quotidien, pour que nous découvrions en nous, autour de nous ce « royaume » que nous avons parfois pressenti dans nos indignations ou appelé dans nos espoirs, mais dont nous découvrons en écoutant cet évangile qu’il se reçoit d’ailleurs, tant il dépasse nos regards, nos attentes et nos sondes.

L’évangile ? C’est la « Bonne Nouvelle », la venue d’un Dieu humble parmi les humbles, décelable toutefois par l’histoire, point central d’une foi qui naît à la manière de l’aube, d’abord comme un soupçon, à l’opposé de nos grandeurs humaines dont nous demeurons toujours si friands.

Pour Jean l’évangéliste, notre narrateur, la rencontre avec Jésus de Nazareth sera vécue à travers un récit qui vibre sous sa plume comme un souvenir, lié à une traversée de rivière : le Jourdain.

Jean décide de quitter le Baptiste qui l’avait entraîné dans une démarche de retournement, car il se sent appelé à suivre Jésus. Ne s’en est-il pas ouvert à son propre frère Jacques qui s’agrègera, lui-aussi, au troupeau des douze apôtres de Jésus, ce messie déconcertant inscrit dans l’attente d’Israël.

Ce jour-là, précise notre texte, Jean qui pratique un rite de pénitence sur la rive du Jourdain, voit Jésus, son mystérieux cousin, marcher, en long et en large… sur l’autre rive.

 

 

Rédigé par un Juif en grec, cet évangile, enrichi par les ruisseaux de la tradition orale d’une communauté chrétienne en formation qui pratiquait cette langue, témoigne du désir de l’apôtre Jean d’étendre la « bonne nouvelle » au-delà du monde juif.

 

 

On a, pendant des siècles et d’instinct, translittéré en français les évangiles à travers le filtre du latin liturgique qui s’interposait immédiatement entre le texte grec et le français, à cause de la prégnance de la liturgie d’alors. Prenons un exemple : le mot « Verbe » du prologue : il vient du latin et non pas du grec alors qu’il faut, malgré l’usage d’une liturgie d’expression latine, traduire en français le mot logos par « Parole ».

Il sera nécessaire pour le lecteur catholique de connaître la manière dont l’Église a reçu, médité, vécu, partagé cet évangile… nourriture de tant de cher­cheurs de Dieu. Dès qu’une difficulté surgira, il conviendra de pousser plus loin la recherche en consultant notes et commentaires des Bibles riches de leur apparat critique. (Pour n’en citer — en français — que trois : celle de Jérusalem, ou celle d’Osty, ou enfin la TOB (traduction œcuménique de la Bible).

Par ailleurs, la lecture d’autres écrits du Nouveau Testament ne manquerait pas non plus d’apporter une lumière, pour poursuivre cette rencontre avec Jésus de Nazareth que nous relate le quatrième évangile.

Pour un lecteur peu familier de l’Écriture, voici un titre qui étonne, mais que Jésus emploie 77 fois dans les évangiles lorsqu’il parle de lui-même. Le chapitre 7 du livre de Daniel nous dit aux versets 13/14, dans la Bible d’Osty : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici qu’avec les nuées du ciel venait comme un Fils d’homme ; il arriva jusqu’au Vieillard, et on le fit approcher devant lui. Et il lui fut donné domination, gloire et royaume, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point et son royaume ne sera pas détruit. »

Le récit biblique de cette venue, de cette « incarnation de Dieu », somme toute si discrète, a été capté par les quatre caméras des évangiles. Les narrateurs ont choisi leurs angles de prises de vue, même si des ajouts, provenant de la mé­moire vive de témoins, disciples ou auditeurs de Jean, viendront aussi s’incorporer à leurs scénarii.

 

 

Ce petit livre n’est-il pas un appel à aimer en réponse à « Celui qui nous a aimés le premier. » (1e épître de Jean, 4, 10). Une aventure qui s’avère différente de nos maîtrises de l’univers, car elle se vit dans la fragilité de la relation et l’étonnement d’un choix. Question difficile, car nous avons sans cesse à vérifier notre amour de Dieu à travers celui que nous portons à notre prochain, fut-il notre « ennemi » ! « Aimez vos ennemis » : parole posée dans l’évangile comme pierre d’angle de notre relation à Dieu.

Jean l’évangéliste nous aide à répondre à la moins futile de nos interrogations, celle d’un Dieu qui ose nous dire comme à Pierre :

« M’aimes-tu plus que ceux-ci ? » (Jean ch. 21, v. 15, 16, 17).

Qui d’autre que ce « Fils de l’homme » transcendant oserait poser une telle question dont la radicalité force à des choix de vie qui peuvent bouleverser jusqu’aux projets les mieux mûris ?

 

 

Mon ambition dans cette traduction est de souligner cette découverte d’un seul Dieu en trois souffles. La parole écrite ici n’en est qu’un précipité, comme une partition, avec ses notes.

Elle ne fait que transcrire une musique, une aria, une atmosphère.

Le sens de la vie éternelle ? C’est l’oreille ! Le texte fixe l’écoute d’une parole reçue par l’ouïe.

Maternelle, chaque langue transcrit et souligne une facette de l’Esprit de Dieu qui fait toujours du neuf en s’exprimant à travers chacun de nous.

La foi devient à son tour une sorte de langue mère.

Peut-on mieux s’exprimer que Jean Grosjean, lorsqu’il écrit : « Les évangiles sont manifestement parlés et volontairement écrits. Une ferveur sans épanche­ments y tisse un texte sans couture. On rêve de les faire parler en français sans tomber dans la trivialité ni dans l’embellissement. » (Jean Grosjean, préface et couverture de son évangile de Jean, chez Gallimard.

C’est pourquoi il me semble bon de recevoir les partitions des évangiles comme le prolongement d’un souffle créateur : elles cernent le mystère de l’homme, en étant tantôt « big-bang »,tantôt « brise légère ». Les évangiles demandent la traduction, la plus claire possible, mais soucieuse d’être comme soufflée, donc rythmée. Je souhaiterais même qu’elle puisse (parfois) paraître enfantine !

La caméra de Jean explore non seulement le cœur de l’homme, mais elle dé­roule le mystère du Christ révélé aux douze et rejeté par les chefs religieux d’Israël.

Nous voilà embarqués, comme aime à l’écrire Pascal, dans un drame qui nous concerne. En ouvrant cet évangile, nous passons, presque malgré nous, du statut de lecteurs à celui d’acteurs d’une histoire qui continue à se dérouler aujourd’hui.

 

 

Saint Jean