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Le Preux et le Sage, une épopée wolof

L’Épopée du Kayor et autres textes wolof
Transcription et traduction du wolof par Mamoussé Diagne
Présentation de Lilyan Kesteloot
L’analyse qui suit est tirée de l’introduction de Mamoussé Diagne à son travail.

Les textes publiés dans cet ouvrage figuraient en annexe à une thèse d’État de Mamoussé Diagne, intitulée Civilisation de l’oralité et pratiques discursives en Afrique noire, soutenue à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Les Éditions Karthala l’ont publiée en deux tomes, respectivement sous les titres Critique de la raison orale : les pratiques discursives en Afrique noire et De la philosophie et des philosophes en Afrique noire.

L’idée fondamentale défendue dans son travail de chercheur par­tait d’une indication de Michel Serres : dans une civilisation de tradition orale, où le message se transmet de bouche à oreille, « la dramatisation est la forme véhiculaire du savoir. » Ainsi, du proverbe au mythe, en passant par le conte, l’image et la mise en scène constituent les médiations les plus adaptées à cette fin.
La mise en scène est une « ruse de la raison orale » face aux contraintes d’un contexte où « les paroles ailées », selon la juste expression d’Homère, volent de bouche à oreille et où l’Oubli n’est que l’autre nom de la Mort. Les stratégies discursives mises en place visent à assurer la victoire de la Mémoire sur son terrible ennemi et à empêcher les bibliothèques de brûler, pour filer la célèbre métaphore d’Amadou Hampâté Bâ.
Le statut du mémorable et la qualification de ses gardiens dans cer­taines sociétés — comme le Sénégal, la Guinée ou le Mali voisins — sont de véritables « Maîtres de la parole » ; ils disent assez les enjeux qui s’attachent aux types de récits proposés ici.

Les premiers, d’inspiration épique, sont déclamés sur un ton et un rythme particuliers, leur production pouvant même être accompagnée de divers instruments de musique comme le xalam, la kora ou le bala­fong. Ils sont le fait des professionnels de la parole, les griots, spécialistes de l’évocation des généalogies et des hauts faits d’hommes hors normes qui peuplent le panthéon oral. Le souffle poétique, qui les arrache à la contingence, les propulse au rang d’archétypes structurant le code axio­logique de la société.

Le second groupe de textes ne diffère pas seulement du premier par le style : ils ne sont pas l’apanage des griots et les personnages qu’ils mettent en scène n’appartiennent pas forcément aux couches aristocra­tiques. Mais les faits et gestes qui leur sont attribués leur confèrent une stature semi-légendaire. Véritables points d’ancrage de la sagesse ances­trale, ils sont des instances arbitrales dans la rhétorique quotidienne des Sénégalais.

Les textes concernant Kothie Barma alimentent aussi bien les réflexions sur la païdeia que celles relatives à la fonction du proverbe ou de la devinette. Quant aux récits épiques, ils se rapportent naturellement à l’historiographie orale. Les questions touchant au statut du mémorable en contexte de performance orale y trouvent des illustrations que nous croyons pertinentes.

En complément au propos d’Eliade selon lequel « toute existence réelle reproduit l’Odyssée », nous avons écrit : « Le récit des aventures d’Ulysse n’aurait été qu’un murmure vite perdu dans le bruissement des siècles, s’il n’y avait pas eu la “voix de bronze” d’un vieil aveugle errant qui s’appelait Homère ». En décidant de publier ces textes, la seule ambition de l’auteur est de confirmer le grand cycle du partage de la Parole, dont la veillée est le vivant symbole. Sa satisfaction sera totale, s’il peut nourrir l’es­poir que le message, venu du fond des âges sera perçu par les hommes de bonne volonté qui discerneront, dans l’assourdissante rumeur du monde, quelques fragments de la sagesse que leurs frères africains ont articulée.
L’éminent spécialiste de la littérature du Moyen Âge qu’est Paul Zumthor a osé affirmer qu’« imprimer un texte médiéval comporte un contresens historique », dans la mesure où la voix « use du silence même, qu’elle motive et rend signifiant ». Tout travail de transcription et de traduction de la littérature orale doit donc confesser, pour finir, ce qu’il laisse fatalement échapper. Il s’agit notamment du contexte si singulier de la performance orale, dans lequel le récitant apparaît pour ce qu’il est vraiment (et qu’on lui reconnaît rarement) : un auteur, c’est-à-dire un authentique créateur. C’est donc cette qualité que nous devons reconnaître à Ousseynou Mbéguéré, merveilleux poète hélas disparu, et à Saliou Mboup, griot royal de Mboul, attaché à la dynastie qui dirigea le Kayor pendant quatre siècles.

Voir la biographie de Mamoussé Diagne

Le Preux et le Sage