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Interlude de l'éditeur

 

Interlude de l'éditeur

 

J’ai longtemps pensé qu’un écrivain ne pouvait pas être éditeur, vice et versa. Outre qu’en histoire littéraire, ce binôme n’aboutit pas obligatoirement à une situation duelle – il est des précédents glorieux qui infirment l’idée d’un conflit entre ces deux pôles de l’écriture: le praticien et le guide – je ne repère pas forcément une contradiction.

Cependant, le métier d’éditeur est trop absorbant, parfois éprouvant, pour que la préparation à l’écriture n’en soit pas altérée. Écrire c’est vivre, certes; il entre dans l’alchimie de l’écrire, non pas tant la transe, galvaudée par les écrivains romantiques, qu’un long cheminement, une initiation au silence intérieur.

Les deux facettes n’ont pas cessé de perfuser ce mouvement créateur. Un éditeur est peu de choses dans l’histoire des littératures — une histoire de l’édition existe, comme il est des histoires de tout mouvement qui laisse des traces; on a d’abord retenu le rôle de l’écrivain: témoin majeur du monde à l’aube des civilisations; l’apparition de l’éditeur, sur la scène littéraire, est relativement récente. Les érudits et des lecteurs chevronnés connaissent le nom de l’éditeur de Hugo, de Flaubert ou de Huysmans; la masse des lecteurs a retenu celui de ses auteurs, point la sienne, pourtant maillon indispensable, aujourd’hui et hier, dans la chaîne qui, d’étape en étape, sort un manuscrit de l’ombre et le projette vers le jour public. Mais les écrivains ont gagné le «ciel des fixes», selon le mot de Charles Du Bos, grands, petits, gradés ou moins gradés. Leurs ouvrages connaissent la gloire ou la poussière, la reconnaissance, l’estime ou le silence. Un lecteur reste attaché à Madame Bovary et peu lui chaut, au fond, que Michel Lévy en ait été le premier éditeur, qu’Albert Lacroix ait publié le Hugo tonnant sur l’Olympe, qu’Alphonse Lemerre ait soutenu le Parnasse. Avec Madame Bovary, Flaubert  nous  livre  un  moment  de  l’histoire  des  mentalités  françaises,  une conception, la plus haute, de l’esthétique romanesque. Le reste ressortit au mon- de grisaillant de l’économie de la culture, de sa distribution, de son éclat ou de son effondrement.

Or il est peu de métiers qui aient exercé une influence aussi extravagante que l’éditeur, moins sur le cours de la civilisation que sur celui de l’émotion. Un écrit est un étonnant mélange de narcissisme et de volonté rationnelle d’exposer un fait, un événement, une fiction, un dire; il n’est création, ou fort peu, qui ne mette son auteur à incandescence, pour des raisons bonnes ou mauvaises. De sorte que cet intermédiaire, fût-il majeur, devient, tour à tour, le diable et le mage: son avis est huit fois sur dix négatif; par-dessus le marché, dans les deux-dixièmes qui marquent la rencontre efficace et matérielle d’où sortira un livre, ledit ose de- mander des suppressions, des amendements, voire la réécriture intégrale du texte proposé – autant de déchirements qui lui vaudront des jugements passionnés, quand ce ne serait pas l’opprobre, si, par malheur, il devait disparaître par suite de cette mort qu’est, aux yeux de l’opinion, une faillite. Il est plus d’éditeurs faillis que de banquiers ou de boutiquiers.

Est-il activité économique qui soit plus ajustée à la complexité de l’homme? L’écriture – la matière grise du demandeur – part de la pulsion vibratile d’un individu pour aboutir à l’universel. L’édition a été, mutatis mutandis, un acte civilisateur et le prestige qu’elle en tire est inégalé.

Pour écrire, profond et loin, il faut lire, j’ajouterais même: savoir lire. Les grands lecteurs ne se métamorphosent pas mathématiquement en grands écrivains, mais il est rare que l’acte d’écriture n’ait pas été généré par ce «vice impuni, la lecture», (Valéry Larbaud). Un grand écrivain n’a guère besoin d’un éditeur: je veux dire que sa création est un tout: à tort ou à raison l’éditeur n’a presque plus voix au chapitre, la Gloire s’empressant autour de l’élu devant qui s’ouvrent des chemins invariablement fermés à l’écrivain obscur; l’éditeur heureux gère ce patrimoine: tant d’exemplaires vendus, de traductions autorisées et une foultitude d’arrangements contractuels. A contrario il est indispensable, sinon inestimable, pour accompagner le créateur prêt à opérer sa chrysalide de débutant: l’arracher à ses hésitations, aux redoutables tentations de son nombrilisme, bref le conduire vers ce grand Autre, «ce frère, cet hypocrite lecteur» (Baudelaire). Ce grand Autre qu’est-ce? La cité. Là se règlent les affaires des hommes. Les affaires de goût en seraient-elles étrangères?

 

Ceux qui aimeraient discuter de mes livres, disposent, sur ce site, de quelques pistes pour y accéder. Je ne jouerai pas à l’hypocrite à les en écarter. Si mince soit-elle, mon œuvre a été appréciée de diverses manières. Je ne serais pas devenu éditeur si je n’avais pas été écrivain, et je n’aurais pas été titillé par l’espérance de l’écriture, si, au beau milieu de tant d’autres, celle des mes contemporains, sans évoquer celle de mes devanciers, je ne la languissais pas. D’aucuns connaissent bien cet enivrement: laisser ses doigts, sur le clavier, agencer telles nodosités conservées au fond de soi – bacchanales dont il sortira un jet, puis un autre ad infinitum ; un jour, la déesse Conte claque la porte, vous abandonne à votre responsabilité de créateur... Votre livre sera un chef-d’œuvre ou un pitoyable fatras: question de goût, de rencontre, de réception.

Qu’il y ait un lien de cause à effet entre ces entités de l’écrire et de l’éditer, je ne les confonds pas; j’ai, je l’avoue, une vision haute et inébranlable de l’écriture; celle qu’on fabrique et celle qu’on accompagne. Si je porte un regard serein sur le livre c’est que je lui ai tout donné. Tout: jusqu’à ma dernière chemise. Point d’échevèlement romantique dans ce propos. Le petit éditeur s’active autour de ses fourneaux – conception, marketing, après vente, de A à Z, cela dans cette matière indicible, conducteurs et supraconducteurs, dont l’écrit est l’émanation et l’alambic. Parfois les livres renâclent, s’esseulent; il arrive que des huissiers s’impatientent. On ne parle plus d’émotions, de passion réciproque mais d’une somme d’abstractions validées par le Droit étoffé d’une majesté péremptoire. Vie durant, souvent, il ne restera au guide ou au passionné condamné qu’à financer du vent... des livres dont on se souvient ou dont on ne se souvient pas ou que d’autres se sont appropriés.

Rien, en revanche, ne saurait remplacer le bonheur que l’on éprouve lorsqu’entre des monceaux de manuscrits, vient vers vous, habillé de sa splendeur intérieure, un texte qui vous enflamme instantanément et pour qui vous êtes prêt à réopérer les mêmes gestes d’empathie au bout desquels sortira un volume, cette chose physique, l’une des plus parfaites dans l’univers des formes, contenant un monde, pas très différent du nôtre: désirs, rêves, fantasmes, amour, bien, mal, être et, toujours, en filigrane, le néant tant «toute conscience poursuit la mort de l’autre» (Hegel). Or la geste dont il témoigne l’a rendu singulier et unique.

 

Bref, avec Intertextes, jadis, et quelques grands livres que j’ai eu le plaisir d’éditer: Kenji Miyazawa, Shuishi Kato, Louis Meyer, l’un des éditeurs de Spinoza, quelques dizaines d’autres – avec Orizons depuis quelques années, l’aventure éditoriale réinsuffle cette passion de l’Autre; si, au bout du compte, l’écrivain ramène, par son écrit, au centre du plaisir et du désir du lecteur, éternelle aporie, la complexité de la condition humaine, la même en tous temps et lieux, l’éditeur engage son expérience pour éclairer les zones d’ombres, réduire les incertitudes et les gaucheries du langage qui retardent l’apparition du chef-d’œuvre. Esthète par obligation, culturel par son ouverture, l’éditeur a une fonction de témoin.

Écrivain, je fais de l’édition, la plus généraliste qui se puisse, le lieu de rencontres pour servir l’écriture.

Bien cordialement,



L'EDITEUR